la Recherche

Fernando Pessoa-Almada Negreiros

José de Almada Negreiros, Portrait de Fernando Pessoa, 1964. Centro de Arte Moderna Gulbenkian, Lisbonne.

Fernando Pessoa et la peinture moderniste portugaise

Le voyage à Lisbonne de l’année dernière a ouvert à l’Institut Diane de Selliers les portes de la culture portugaise. Les rencontres avec des experts au cours de ce séjour ont nourri des recherches de plus en plus approfondies, qui nous ont fait découvrir un monde fascinant : celui de Fernando Pessoa et du modernisme portugais.

Une œuvre multiple

Auteur extrêmement prolifique, Pessoa écrit de nombreux poèmes en portugais et en anglais, s’essaie au pamphlet et aux traités juridiques… Pourtant, de son vivant, en dehors de nombreux écrits parus dans des revues, il ne publie qu’un seul recueil de poèmes en portugais, Mensagem [Message], paru en 1934, un an avant sa mort.

Le reste de ses écrits est demeuré enfermé dans une malle, découverte bien après sa disparition en 1935. Elle contient plus de 25 000 documents, poèmes en vers, prose, notes et essais que les spécialistes continuent aujourd’hui encore de déchiffrer, dater et publier. Près d’un siècle après sa mort, l’œuvre de Pessoa n’a donc jamais cessé de grandir : elle fait de lui l’un des plus grands poètes de langue portugaise et l’une des voix décisives de la littérature européenne du XXe siècle.

Dès l’enfance, Pessoa invente des auteurs imaginaires. Il fait lui-même remonter à l’âge de six ans l’apparition de son premier personnage fictif, le Chevalier de Pas. À l’âge adulte, ce jeu devient le fondement de toute son œuvre poétique : Pessoa crée une véritable «constellation» d’hétéronymes, un système complexe d’auteurs aux personnalités multiples, dont il écrit les œuvres et auxquels il prête un caractère, une biographie, parfois même un horoscope. Chacun incarne une personnalité littéraire complète et autonome, capable même de contredire l’auteur qui l’a fait naître. C’est ainsi que cet homme solitaire, attaché à son bureau lisboète, parvient à vivre plusieurs vies à la fois.

Pessoa raconte avoir vécu, le 8 mars 1914, ce qu’il appelle un « jour triomphal » : dans une sorte de transe, il sent « apparaître » en lui Alberto Caeiro, qui deviendra l’un de ses hétéronymes majeurs. Poète autodidacte, Caeiro puise son inspiration dans la nature et la décrit avec simplicité, pour montrer qu’une chose est une chose, et rien de plus. Il sera considéré comme un maître par deux autres figures : Ricardo Reis, néopaïen nourri des formes antiques et en particulier de la poésie d’Horace, et Álvaro de Campos, poète exalté, à l’énergie futuriste, qui ambitionne de « sentir tout de toutes les manières ».

Parmi la centaine d’hétéronymes imaginés par Pessoa, ces trois-là forment la triade consacrée, au point que le poète envisagea, dans les années 1920, de réunir leurs œuvres dans un même ouvrage, Aspectos [Aspects].

À ces trois figures s’ajoute Bernardo Soares, auteur du Livre de l’intranquillité, que Pessoa lui-même qualifiait de « semi-hétéronyme », tant il lui ressemblait. Plus qu’un personnage autonome, Soares apparaît comme un double de l’écrivain, partageant avec lui une même sensibilité et une même manière d’appréhender le monde.

Le modernisme portugais,
entre Lisbonne et l’Europe

Au tournant du XXe siècle, le Portugal traverse une crise profonde, économique et politique, mais aussi culturelle. En 1910, après des siècles de monarchie, l’empire déclinant laisse place à la République. C’est à ce moment que de nombreux artistes voyagent en Europe, notamment à Paris, où ils étudient, peignent et s’imprègnent des principes du cubisme et du futurisme. Tous en reviennent avec la volonté de provoquer un choc.

En 1915, Fernando Pessoa et son grand ami le poète Mário de Sá-Carneiro imaginent la revue Orpheu, qui réunit plusieurs poètes, ainsi que des artistes comme Santa Rita Pintor ou Amadeo de Souza-Cardoso. Revue à la fois littéraire et visuelle, Orpheu met en page le symbolisme, le futurisme et le cubisme, à égalité avec des esthétiques littéraires inventées par Pessoa lui-même, comme l’intersectionnisme et le sensationnisme. La publication fait scandale et s’interrompt avant la parution de son troisième numéro, mais permet néanmoins à ses participants de se faire connaître et de confirmer leur légitimité au sein des avant-gardes portugaises.

À la même époque, Robert et Sonia Delaunay, réfugiés à Vila do Conde pour fuir la guerre, se lient avec Amadeo de Souza-Cardoso, José Pacheco et Almada Negreiros, pour former la Corporation Nouvelle : un réseau d’entraide entre artistes, qui permet notamment de monter des expositions itinérantes ou de financer des albums par souscription.

Des années 1920 jusqu’en 1940, la peinture moderniste portugaise se développe autour de la revue Presença. Moins provocatrice et plus critique qu’Orpheu, tournée vers l’individu et la psychologie, elle accomplit surtout une opération décisive : reconnaître la génération d’Orpheu comme des classiques modernes.

Dans le même temps, une autre modernité portugaise s’affirme à l’étranger, avec des figures comme Maria Helena Vieira da Silva. Installée à Paris dès l’âge de vingt ans, elle y travaille jusqu’à ce que la Seconde Guerre mondiale la contraigne à partir ; suit un long exil au Brésil, décisif dans sa manière d’envisager la peinture. Naturalisée française en 1956, elle est la plus internationale des artistes portugais. Cette double appartenance résume à elle seule le modernisme portugais, toujours suspendu entre Lisbonne et le reste de l’Europe.

de Souza-Cardoso
Cesariny
Maria Helena Vieira da Silva

Cette année, l’Institut Diane de Selliers soutient les recherches autours de ces deux grands sujets, notamment grâce au travail de Richard Zenith, éminent spécialiste de Pessoa et auteur de la biographie Pessoa : L’œuvre-vie (Seuil, mai 2026), qui éclaire la vie de Pessoa et le système des hétéronymes, ainsi que de Joana da Cunha Leal, historienne de l’art et professeure à l’Université nouvelle de Lisbonne.